Cela fait un petit moment que je voulais faire cette note, car les articles de presse sur lesquels je me base datent d'il y a deux mois! Mais c'est un sujet encore et toujours d'actualité.
Dans le Figaro Magazine du 24 avril dernier, un article intitulé "Le business des inédits" relance la polémique des oeuvres inédites d'auteurs publiées à titre posthume. Le titre d'"oeuvre" est déjà en lui-même peut-être un grand mot: il peut s'agir de "manuscrits inaboutis, correspondances privées, compilations de textes circonstanciés écrits pour des journaux, des revues ou des conférences..." Bref, comment juger de la véracité de ces écrits? Comme le souligne le journaliste Benoit Laudier, " le risque: tomber dans l'anecdote lorsque le manque de pertinence de ces écrits est évident, ne jetant qu'une pâle lumière sur une oeuvre déjà accomplie, surtout lorsque ceux-ci sont édités contre la volonté même de leur auteur ou si l'histoire dit qu'ils furent refusés par leur éditeur de leur vivant." Pour le premier argument, on peut citer l'exemple célèbre d'une partie de l'oeuvre posthume de Franz Kafka, publiée par son ami Max Brod contre sa volonté (voir l'article de Wikipédia), remémoré de façon émouvante par Alberto Manguel dans son Histoire de la lecture. Pour le second argument, on se souviendra de la publication de Paris au XXe siècle de Jules Verne, loin d'être son meilleur ouvrage sur la plan stylistique, mais qui fut à sa publication, un véritable best-seller.
Quelles sont les véritables motivations de l'éditeur? Selon le journaliste, "la logique permanente vise (...) à prendre une option sur l'avenir. C'est-à-dire à empêcher que d'autres éditeurs n'héritent des écrits en question, afin de renforcer sa position au cas où d'autres écrits inédits verraient le jour." Il me semble que cela ressemble tout de même bien à une démarche commerciale clairement affichée, avant d'être le fondement de tout projet éditorial de conserver l'intégralité du catalogue d'un de ses auteurs-phares.
De l'autre côté de la chaîne du livre, "aux yeux des libraires un regain de ces classiques, sont considérés comme des valeurs sûres - quel que soit leur réel intérêt littéraire". Ce qui signifie que la qualité intrinséque des écrits en question n'est pas à démontrer, le seul nom de l'auteur élevé au Panthéon, garantit la postérité de l'oeuvre, achevée ou non. Le mot "classique" perd ici tout son sens, déjà bien galvaudé.
La véritable problématique de ces inédits concerne "le travail éditorial (...) entre l'éditeur et l'auteur qui ne peut être réalisé. Ne reste qu'à éditer le texte en l'état." Ce qui nous amène à reconsidérer les éditions originales de certaines oeuvres.
L'exemple de la réédition de Sur la route de Jack Kerouac* est le plus frappant. On croyait connaître ce roman emblématique de la littérature américaine, de la Beat Generation au début des années 50. Or, il y a un mois, le 27 mai dernier parait en France une nouvelle édition de cette oeuvre, conforme à l'original. "Conforme à l'original": comprendre telle que l'auteur l'avait écrit et souhaitait le voir publier. Dans un article du Nouvel Observateur signé Didier Jacob, on apprend que "le livre publié (en 1957) est à Kerouac ce que l'aspartame est au sucre." La première publication serait "une version expurgée, censurée, étouffée". Le plus surprenant dans la petite histoire de ce livre, est que si l'écrivain "met vingt et un jours, entre le 2 et le 22 avril 1951, à liquider son affaire, l'accouchement dura quatre ans." Mais la plus belle page de cette histoire tient aux circonstances dans lesquelles Jack Kerouac a rédigé son tapuscrit: "Il a introduit dans le rouleau de sa machine à écrire un rouleau de papier à dessin retaillé aux dimensions voulues" et c'est sur ce papyrus des temps modernes que s'écrira l'un des plus grands romans américains. "Il faudra attendre six ans pour que son manuscrit soit publié: tous les éditeurs se rebiffent, craignant le scandale et les poursuites judiciaires." N'oublions pas que l'on baigne en plein maccarthysme!! Fin mot de l'histoire? L'écrivain décide de retaper le texte sous une forme plus "conventionnelle", suivi par des "nombreuses relectures par les avocats (!) et les éditeurs de chez Viking". Le livre paru le 5 septembre 1957, n'est plus qu'une "version tronquée" de l'oeuvre originale.
Quid du rouleau original? En 2001, il apparaît dans une vente aux enchères de Christies à New-York, acheté par un Américain pour la modique somme de 2.5 millions de dollars. Double ironie du sort: c'est la plus lucrative vente d'un manuscrit de Kerouac, qui n'a jamais fait fortune, et c'est le même éditeur Viking, qui avait fait publier la version "expurgée" qui publiera le rouleau et procédera à la récupération des données effacées.
Que dire de cette version originale? On y retrouve "les patronymes originaux des personnages", et on y perd le chapitrage, donnant un nouveau souffle à cette oeuvre avant-gardiste. Et surtout, "toutes les allusions scabreuses, discutables, douteuses, que la société américaine n'était pas prête a admettre à l'époque", reprennent leur place!
Comme quoi aucun n'écrivain n'a jamait dit son dernier mot...
* Le cinéaste brésilien Walter Salles va adapter Sur la route au cinéma, mais comme il le dit lui-même: "Il était impossible de tourner On the Road aux Etats-Unis: la géographie a été bouleversée, et les villes n'ont plus rien à voir avec ce qu'elles étaient. Aujourd'hui, elles se ressemblent toutes. Nous filmerons au Canada, à l'exception des scènes situées à la Nouvelle-Orléans, qui seront tournées juste à côté, à Algiers" (propos recueillis par Pascal Mérigeau, pour le Nouvel Observateur)